Sibérie m’était comptée

A l’heure où nous faisons des jeux de mots vaseux (voir ci-dessus), l’ancienne terre d’accueil des dissidents et autres déportés du régime Stalinien est à l’honneur dans la production littéraire française. Pourquoi ce soudain engouement pour la Sibérie ? Allez savoir, m’a répondu ma coiffeuse (sibérienne) lorsque je lui ai posé la question. Elle, en tous les cas, a absolument tout fait pour s’en échapper. "Peut-être que l’isolement et le calme ne se trouvent plus que dans les plateaux sibériens", a-t-elle dit. "Et peut-être qu’on s’ennuie à Paris." Quoiqu'il en soit, certains de ces récits, qu'ils soient fictifs ou réels, portent en eux une puissance dont il serait dommage de se passer. Nous voulons partager avec vous le grand froid – depuis notre salon – celui qui vous fouette et vous marque de sa dureté :

Dans les forêts de Sibérie – Sylvain Tesson, Gallimard, 2011 (Click here to see this book in our store)

Acclamé par la critique, Prix Médicis Essai 2011, vous en avez certaienment entendu parler :

«Assez tôt, j'ai compris que je n'allais pas pouvoir faire grand-chose pour changer le monde. Je me suis alors promis de m'installer quelque temps, seul, dans une cabane. Dans les forêts de Sibérie.
J'ai acquis une isba de bois, loin de tout, sur les bords du lac Baïkal.
Là, pendant six mois, à cinq jours de marche du premier village, perdu dans une nature démesurée, j'ai tâché d'être heureux.
Je crois y être parvenu.
Deux chiens, un poêle à bois, une fenêtre ouverte sur un lac suffisent à la vie.
Et si la liberté consistait à posséder le temps?
Et si le bonheur revenait à disposer de solitude, d'espace et de silence – toutes choses dont manqueront les générations futures?
Tant qu'il y aura des cabanes au fond des bois, rien ne sera tout à fait perdu.»

Sibérie – Olivier Rolin, Editions Inculte, 2011 (Click here to see this book in our store)

Il s’agit aussi d’un essai. Ou de chroniques, plutôt. Le titre est aussi direct que le livre de Tesson. La démarche de l’auteur est assez similaire. Mais la maison d’édition bien moins connue. Un petit régal :

Fleuves géants, déserts glacés, taïga sans limites, températures extrêmes : en Sibérie, la géographie n'y va pas de main morte. L'histoire non plus, qui en a fait la terre des bagnards, et des déportés, l'un des noms du Malheur au XXe siècle. On peut pourtant trouver un charme secret à cette partie du monde qui désigne assez bien le vieux mot de solitudes, et qui est comme le grand large sur terre. C'est mon cas. Les chroniques ici réunies témoignent à leur façon d'une inclination contre nature…

Tangente vers l’est - Maylis de Kerangal, Gallimard Verticales, 2012 (Click here to see this book in our store)

Un roman, cette fois, à l’intrigue sobre et efficace, au suspense insoutenable. Cette fois, on sait pourquoi Maylis de Kerangal s’est intéressée à la Sibérie et plus précisément au Transsibérien : elle y est restée coincée avec d’autres écrivains dans le cadre d’une commande de France Culture. Et elle en parle très bien ici :

L’alcool et la nostalgie – Mathias Enard, Editions Inculte, 2011 (Click here to see this book in our store)

Mathias Enard faisait aussi partie des écrivains coincés dans le Transsibérien avec Maylis de Kerangal. Cela a donné naissance à ce livre dont on pourrait jurer qu’il a été écrit par un auteur russe. Un récit trouble imbibé de vodka :

Réveillé en pleine nuit par un coup de téléphone de Jeanne qui lui apprend la mort de Vladimir, Mathias part dans l'heure à Moscou pour y retrouver celle qui reste, son amour défunt. Dans la douleur du deuil, au cœur d'une ville déboussolée, vaste terrain vague peuplé par des ombres, les anciens amants se retrouvent brièvement réunis autour de la dépouille de leur ami. Mais il va falloir l'escorter jusqu'à son village natal, au fin fond de la Sibérie, pour l'y enterrer. Un voyage que Mathias effectuera seul aux côtés de son compagnon silencieux, à bord du célèbre Transsibérien qui relie Moscou à Vladivostok. Trois mille kilomètres à parcourir à travers une fabuleuse succession de paysages, et autant de souvenirs de la féroce et complexe histoire d'amour qui met en scène les trois complices dans les lieux interlopes de la capitale Russe, au milieu des volutes d'opium. Dans ce récit, s'invitent également en résonance l'histoire politique et culturelle russe : la Guerre Civile menée par Trotsky, les goulags racontés par Chalamov, les Premiers Honoraires de Babel. Un texte où les ombres de Dostoïevski, Axionov et Gogol ne sont jamais bien loin… Tout comme Tchekov, qui prétendait que face à la mort, il ne reste que l'alcool et la nostalgie.

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