Louche

Dans notre premier article posté il y a déjà bien longtemps, nous avons évoqué la contrainte qui guiderait nos choix dans l'écriture de la rubrique 'On aime' : il s'agirait de choisir un auteur, un sujet, un titre, que sais-je, en suivant l'ordre alphabétique, et de poster un article par semaine. Notons déjà l'échec de la fréquence : Moustache a ouvert il y a un mois, et seul un article a été écrit. Echec, échec, ECHEC! ne cessons-nous de penser, alors que les jours passent, que Moustache Junior prend tout notre temps et que le monde de la littérature avance sans nous et notre ô combien précieuse contribution.

Mais enfin, afin d'essayer de coller à nos objectifs premiers, nous avons choisi cette semaine de parler de François Beaune (deuxième article du blog, lettre B), romancier lyonnais bien coiffé et fort remarqué pour son premier (et excellent) roman Un homme louche paru en 2009. Il a depuis publié un second roman, Un ange noir, dont nous n'avons pas encore fini la lecture : retard, retard, RETARD! ne cessons-nous de nous dire à la vue de la pile de livres qui s'accumule dans notre salon. Mais enfin, nous en avons lu suffisamment pour dire que François Beaune doit absolument continuer à nous offrir des romans aux titres grammaticalement similaires (article indéfini, nom, adjectif).

Ce que fait François Beaune quand il écrit, c'est nous emporter dans son univers louche. Univers louche, vous demandez-vous en vous grattant doucement le menton. Oui, le louche, un phénomène (un mouvement?) qui n'a rien à voir avec le type bizarre qui vous suivait dans la rue hier soir. Le louche, d'après ce que nous en comprenons, c'est une façon de regarder les gens, de voir les objets. Quand on louche, des choses nouvelles nous apparaissent. Le monde devient différent. Jean-Daniel Dugommier, le narrateur d'Un homme louche, à cet égard, représente bien le louche (si vous lisez ça à voix haute, nous ne parlons pas du cinéaste) : adolescent retranché dans le premier cahier de son journal intime, il observe le monde autour de lui, fait l'analyse (selon les principes d'une science fumeuse dont il est l'inventeur) de sa famille, de ses voisins, de ses camarades de classe. Son regard est tordu, malin, et il émane de ses observations une poésie souvent déroutante de justesse. Bref, il voit des choses que l'on ne voit pas. Il est louche. Puis, adulte de 40 ans écorché et inadapté dans le deuxième cahier de son journal, il nomme enfin ce qu'un comportement louche fait émerger : le "sous-réalisme" – le fait de porter attention à ce dont tout le monde, à priori, se tamponne.

Mais le louche de François Beaune, ce n'est pas seulement Un homme louche. Il se décline aussi sous forme de publications dont une, "Louche – Dossier Gaêtan Barthélémy" est disponible chez Moustache. Et c'est d'ailleurs en lisant la quatrième de couverture que nous réalisons soudain que François Beaune y développe une définition du louche bien plus effective que celle que nous avons laborieusement élaborée ci-dessus. La voici:

"Loucher est une manière de voir qui ouvre à l'observation un espace inexploré dit sous-réaliste…la réalité est un gruyère. Les objets louches sous-vivent dans le vide de ces trous. Le temps fige leurs formes. Les objets louches mènent une vie effacée, faite de répétitions. L'oubli use leurs silhouettes. L'ordinaire les couvre d'un voile de poussière. Pourtant, tout objet disparu – ici les manuscrits de Gaëtan Barthélémy – a toujours, à un moment ou un autre, la capacité d'impressionner nos perceptions, de nous surprendre, de revivre. Notre volonté est de présenter des objets accompagnés de leur histoire afin qu'un instant seulement ils reprennent leur place, se remettent en scène, donnent à voir et à comprendre celui et celle qu'ils incarnent."

Gaëtan Barthélémy – qui existe vraiment, c'est un autre homme louche, qui partage dans ce petit ouvrage et à la demande de François Beaune, ses collages (qui tapissent les murs de sa maison) et ses écrits (manuscrits envoyés à Jacques Chirac et aux éditions Gallimard, qui n'ont pas trouvé judicieux de le publier, apparemment. Quel dommage.)

Et ce qu'on n'a pas dit, c'est que tout ça est très drôle. En tout cas, nous, ça nous fait rire. Le louche tord le réel mais s'attache à rendre compte de personnages (et de personnes) dont les bizarreries les ancrent justement dans le réel. François Beaune excelle dans le portrait, dans la peinture de personnages dont l'etrangeté nous paraît familière (est-ce parce que nous avons grandi à la campagne?) et singulièrement juste. Retrouvez également ses exercices et activités louches sur ce blog et régalez-vous.

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